La rivière et le torrent

Une rivière aux fertiles rivages
Roulait ses flots d’azur à travers des vallons
Qu’embellissaient d’abondantes moissons,
Et des prés verdoyants, et de riants bocages.

Un torrent, qui comptait au rang de ses vassaux,
Enfant impétueux des montagnes voisines,
Se plaignait que l’été vint tarir ses canaux,
Dessécher ses tristes collines ;
Et, languissant sur son lit de cailloux,
Du fond de ses mares fétides
Jetait sur la rivière et sur ses ondes limpides
Un œil d’envie et de courroux ;

Quand soudain sur les monts éclate une tempête.
Etincelant d’éclairs, ballotté par les vents,
Un immense nuage a crevé sur leur crête,
Et la pluie à grands flots s’épanche de ses flancs.
Mille et mille ruisseaux qu’elle alimente et creuse,
Dans le lit du torrent à pleins bords inondé,
Roulent leur onde limoneuse.
Dans les champs ravagés lui-même a débordé ;
Et dans sa course déréglée
Emportant moissons et troupeaux,
Souillant de son limon la rivière troublée,
Dans la campagne désolée,
La pousse, la refoule, et disperse ses eaux,
« Arrière ! criait-il d’une voix menaçante ;
« Je suis plus fort et plus puissant que toi.
« Tu me dédaignais, imprudente ;
« Te voilà soumise à ma loi. »

Mais la tourmente cesse, et, dissipant la nue,
Le soleil rend aux cieux leur calme et leur beauté.
La rivière, en son lit par degrés revenue,
Avec son cours reprend sa pureté.
« Qu’as-tu gagné dans cet orage ? »
Dit-elle au torrent apaisé.
« Sur tes bords, sur les miens, tu portas le ravage ;
« Te voilà, comme avant, triste, pauvre, épuisé.
« J’ai sans doute mes jours d’erreur et de colère ;
« Mais aux champs désolés par mes débordements,
« Je prête de mes eaux la fraîcheur salutaire,
« Et leur rends leur richesse et leurs enchantements,
« Tandis que tes débordements
« Ne laissent après eux que terreur et misère. »

De deux états divers ma fable est le tableau.
Le fracas des torrents et leur fougue sauvage
Offrent de loin un spectacle assez beau
A qui n’est pas sur leur passage.
Un cours plus régulier convient mieux à mes goûts ;
Mais en quelque pays que nous dressions nos tentes,
Dieu les préserve, comme nous,
Des gens qui, pour grandir, ont besoin de tourmentes !

Fables, Livre I, Fable XII, Paris, 1845

 

 

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