Titre : Le lac.

Poète : Alphonse Beauregard (1881-1924)

Recueil : Les alternances (1921).

Aux pieds de trois coteaux habillés de sapins 
Gît un lac profond, clair et sage, 
Où maintes fois je suis descendu, le matin, 
Aspirer la paix qu'il dégage.

Rond et luxuriant, à son centre, un îlot 
Ressemble au chaton d'une bague ; 
Les arbres alentour, penchés au bord de l'eau, 
Y dessinent des formes vagues.

Libre de quais encore, à nul chemin ouvert, 
Inutile et pur diadème, 
Il est, dans l'âpreté de ce pays désert. 
Une œuvre d'art pour l'art lui-même.

Je suis ton amant pauvre, ô lac, et ne peux pas 
Arrêter les sinistres haches ; 
Ecoute-les sonner, autour de toi, le glas 
Du bois qui te pare et te cache.

Tu deviendras, parmi les maisons, les champs nus, 
Une eau sans attraits, une mare, 
Une chose qui sert à naviguer dessus, 
Dont la multitude s'empare.

Qu'importe ! Ils n'auront pas, ces maîtres imposés, 
Connu ton sourire de vierge ; 
Je le garde en mon cœur comme un secret baiser 
Que j'aurais cueilli sur ta berge.

Alphonse Beauregard.

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