LE SOLEIL DU MATIN

Le soleil du matin doucement chauffe et dore 
Les seigles et les blés tout humides encore, 
Et l’azur a gardé sa fraîcheur de la nuit. 
L’on sort sans autre but que de sortir ; on suit, 
Le long de la rivière aux vagues herbes jaunes, 
Un chemin de gazon que bordent de vieux aunes. 
L’air est vif. Par moment un oiseau vole avec 
Quelque fruit de la haie ou quelque paille au bec, 
Et son reflet dans l’eau survit à son passage. 
C’est tout. 

Mais le songeur aime ce paysage 
Dont la claire douceur a soudain caressé 
Son rêve de bonheur adorable, et bercé 
Le souvenir charmant de cette jeune fille, 
Blanche apparition qui chante et qui scintille, 

Dont rêve le poète et que l’homme chérit, 
Evoquant en ses voeux dont peut-être on sourit 
La Compagne qu’enfin il a trouvée, et l’âme 
Que son âme depuis toujours pleure et réclame.

 

Paul VERLAINE